The Hole, ou comment voir partout le patriarcat

Il y a deux semaines avait lieu le festival de cinéma Un Printemps en Asie, à Rennes. Pour sa première édition, les films chinois – qu’ils aient été produits en République populaire, à Taïwan ou à Hong-Kong quand la région était encore une colonie anglaise – étaient à l’honneur. Parmi la grande majorité de films réalistes, voire naturalistes, que comptait la programmation, l’un d’eux a attiré notre attention : The Hole (1998), de Tsai Ming-Liang.

On nous avait pourtant prévenu·e·s : juste avant que le film commence, un des organisateur·rice·s du festival s’avance sur le devant de la scène et nous annonce que le long-métrage que nous nous apprêtons à voir est un peu spécial, à la fois film de science-fiction et comédie musicale. Le mélange des genres a de quoi étonner, encore plus peut-être que celui opéré par Suzhou River (Lou Ye, 2000), que nous avons vu la veille et qui intègre des éléments merveilleux dans un Shanghaï ultra-réaliste.

The Hole movie

Monsieur Loyal disparaît, les lumières s’éteignent : le film commence. À l’écran, rien sinon les sous-titres blancs sur fond noir pendant plusieurs minutes, le temps pour nous d’apprendre qu’à la veille de l’an 2000, une mystérieuse maladie sévit dans un quartier de Taipei, la capitale de Taïwan. Les habitant·e·s sont invité·e·s à quitter la zone : les camions-poubelles ne passent déjà plus, bientôt on coupera l’eau. Malgré tout, certain·e·s restent. Un homme et une femme en particulier, l’un vivant au-dessus de l’autre – ou l’une en dessous de l’autre, c’est selon.

Un jour, l’homme est réveillé par un plombier, lequel vient vérifier s’il n’y pas une fuite dans son appartement, les murs de sa voisine du dessous étant complètement trempés. Sans qu’on sache trop quoi, il doit bien y avoir quelque chose puisque le professionnel éventre le sol de l’appartement jusqu’à trouer le plafond du suivant. À partir de là, vous imaginez la suite : la femme et l’homme vont finir par se rencontrer (« Boy meets girl« , disait Alfred Hitchcock, si mes souvenirs sont bons), et l’histoire d’avancer.

The Hole movie

Puisque vous vous doutez déjà de ce qui va arriver, passons à une analyse moins descriptive et linéaire du film. Au-delà d’une banale rencontre entre une femme et un homme, qu’ai-je vu, moi, dans The Hole ? Ça n’étonnera personne ici au vu de mes précédents articles et commentaires plus ou moins incisifs à propos des mecs cis blancs hétéro, mais pour moi, The Hole est une bonne métaphore du patriarcat tel qu’il sévit encore dans nos sociétés dites développées, où de plus en plus, on met l’accent sur l’empouvoirement individuel (empowerment, mais il paraît que cette traduction française existe) des femmes au détriment parfois des luttes collectives.

Je m’explique : le personnage central de ce film, ça n’est pas l’homme qu’on voit sur les premières images du film ; le personnage central, c’est la femme qui vit à l’étage inférieur. Ce qui me fait dire ça, ce sont les séquences musicales de ce film. Celles-ci se présentent en effet comme des « séquences rêvées » (dream sequences), c’est-à-dire de brèves interludes dans l’histoire principale au travers desquelles on entrevoit les sentiments et les pensées intimes d’un personnage. (Au cas où vous vous demanderiez, oui, j’ai suivi des cours de cinéma.) C’est particulièrement flagrant dans la troisième séquence de ce genre, quand la femme entreprend son numéro de séduction sur « I Want Your Love ».

On sait que ce qui se passe à l’écran ne se passe pas « réellement » dans le film, que ça ne fait pas partie de sa diégèse : les personnages ont des costumes différents, des coiffures différentes ; ils chantent et agissent différemment. Cependant, il se passe quand même quelque chose et cela nous renseigne sur les sentiments véritables de la femme à propos de son voisin. Ainsi, pour certain·e·s analystes de films, ces séquences ne sont pas plus diégétiques que non-diégétiques, mais plutôt « intro-diégétiques », c’est-à-dire qu’elles ont lieu dans le monde du film, mais pas dans ce qu’on pourrait appeler « le monde réel du film », seulement dans les pensées de ses personnages.

Grace Chang
Grace Chang, « le Rossignol de l’Orient » selon Capitol Records (Universal).

Maintenant, si j’affirme que cette scène, comme toutes les autres séquences musicales du film, nous renseigne sur les sentiments du personnage féminin, c’est parce qu’une fois encore, c’est elle qui chante et mène la danse. Enfin, disons plutôt que c’est elle qui joue à chanter, la bande originale n’étant pas interprétée par Yang Kuei-mei, l’actrice principale, mais par Grace Chang, une chanteuse hongkongaise très populaire dans les années 1950 et à qui le film rend hommage ainsi.

Si j’en reviens à mon argument de départ selon lequel The Hole est une métaphore du patriarcat à l’heure de l’empowerment, nous pouvons donc voir dans ce film une femme globalement autonome, qui travaille et vit seule. Elle a l’air d’avoir un petit ami, un amant peut-être, à qui elle téléphone à un moment, mais surtout, attirée par son voisin du dessus, elle s’imagine, elle, aller le séduire, et renverse de fait les codes en matière de drague : ce n’est pas l’homme qui fait le premier pas et est actif, mais la femme. (J’en profite pour glisser là que oui, je sais, encore un film avec un couple hétéro.)

Pour autant, bien qu’elle paraisse tout à fait libre et émancipée, cette femme vit dans un appartement sombre et humide, tellement humide que la tapisserie se détache des murs, tellement humide qu’on se déplace sur des serviettes qu’il faut régulièrement essorer, au milieu de dizaines de paquets de lingettes absorbantes et/ou désinfectantes. Malgré ses efforts, elle ne s’en sort pas, tombe malade et… doit être sauvée par son voisin du dessus, par un homme donc. Cet homme, il a l’air de plutôt bien vivre la pluie qui tombe sans discontinuer depuis plusieurs semaines sur Taipei, la « fièvre taïwanaise » qui sévit dans son quartier, la disparition de sa clientèle suite au départ de la quasi-totalité de ses habitant·e·s. Tandis que sa voisine se démène comme elle peut pour assainir son appartement, lui se saoule jour après jour.

Mais là n’est pas le plus dérangeant : comme je l’ai assez souvent rappelé, les deux personnages vivent dans le même immeuble, l’homme au-dessus de la femme – « comme par hasard », vous allez me dire. Leurs deux appartements sont reliés, et pas juste par le trou percé par le plombier. Ainsi, il semblerait qu’un certain nombre des problèmes auxquels la femme doit faire face ont pour origine directe l’activité de son voisin : que ses murs soient trempés et c’est sans doute qu’il y a une fuite chez lui ; qu’il tire la chasse en haut et c’est elle qui doit garder une bassine sur la tête pour ne pas se trouver rincée alors qu’elle fait elle-même ses besoins. Alors non, il ne fait pas exprès de rendre la vie de sa voisine du dessous difficile ; toutefois, l’immeuble est construit d’une telle façon que c’est ce qui arrive, de fait.

The Hole 3.jpg

Ça vous rappelle quelque chose ? Alors non, les hommes n’oppriment pas toujours volontairement les femmes ; toutefois, la société est construite d’une telle façon que ces dernières sont opprimées de manière générale par les hommes, exclues de nombreux domaines publics, rendues dépendantes sur le plan économique, etc. par les hommes. Au-delà de ça, du fait aussi que l’homme n’avait visiblement pas vu le trou et donc vomi dans l’appartement de sa voisine ; qu’il ronfle fort, au point de l’empêcher de dormir, on remarquera aussi que, comme dans la vraie vie, ce personnage masculin a parfois conscience de ce qu’il fait de la merde. Par exemple, c’est très consciemment qu’il élargit le trou pour y passer sa jambe, quand bien même il sait que sa voisine a tenté à plusieurs reprises de le reboucher, tantôt avec un balai, tantôt avec de l’adhésif. Celle-ci ne veut pas de lui chez elle, elle l’a même aspergé d’insecticide quand elle s’est aperçu qu’il l’observait par le trou ! Et pourtant…

Et pourtant, même quand ils ont conscience d’opprimer les femmes, même quand ils se disent proféministes, ils sont nombreux les hommes à ne rien faire pour changer la situation. Tout simplement parce qu’ils n’ont pas intérêt à ce que ça change ! C’est la thèse qu’a notamment défendue Léo Thiers-Vidal, un sociologue et militant proféministe matérialiste, pour expliquer l’inaction des hommes « engagés » pour la cause des femmes. (Faites gaffe quand vous cherchez son nom sur Internet, il y a de fortes chances pour que vous tombiez sur des articles de masculinistes qui, non contents de le savoir mort, en profitent pour attribuer son suicide aux méchantes féministes qui lui ont fait haïr les hommes.)

Bref, vous l’aurez compris, pour moi ce film montre qu’une femme, toute « empouvoirée » qu’elle puisse se sentir au niveau individuel, n’en restera pas moins opprimée par les hommes tant que la structure – la société, l’immeuble – n’aura pas été détruite à la base, que la classe des femmes ne se sera pas libérée toute entière. Cependant, il serait aisé d’en donner une interprétation réactionnaire, de prétendre que The Hole montre en fait qu’une femme ne peut vivre seule ni être indépendante sur les plans économique et sexuel, qu’il lui faudrait toujours un homme en fin de compte. Et c’est ça qui est fascinant, l’infinité a priori d’interprétations qu’on peut faire d’un produit culturel quel qu’il soit ! Aussi, si vous avez vous aussi vu The Hole, n’hésitez pas à commenter et à dire ce que vous en avez retenu, quel(s) message(s) vous avez cru y déceler !

Et comme je suis moi aussi d’avis que la musique de Grace Chang est fantastique, je vous quitte sur un de ses morceaux !

Auteur : Nath'

Nath’ vient de Gethen, d’Orgoreyn plus précisément. Ou plutôt, Nath’ aimerait venir de cette planète où les êtres humains sont ambisexués. C’est vrai, ça ferait tellement plus classe sur la carte d’identité et les CV. D’ailleurs, à propos de ces derniers, Nath’ étudie pour le moment encore à Sciences Po et se destine à la recherche en sciences sociales. Si tu connais un institut sympa qui finance des recherches sur le(s) genre(s), l’Asie centrale et le(s) nationalisme(s), n’hésite pas !

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