Born in Flames : Révolution(s)

Années soixante, États-Unis : une révolution socialiste a eu lieu. Mais sachez que l’uchronie n’est ici qu’un prétexte : on fait difficilement plus ancré dans le réel que ce semi-documentaire indé à la BO punk non-mixte hallucinée et hallucinante. Regardons des femmes poursuivre des violeurs à bicyclette et réfléchissons ensemble sur l’urgence de l’intersectionnalité.

« New York a à sa tête un maire noir, les États-Unis un président socialiste, mais comme le prouve rapidement la vidéo officielle du Parti (ndlr : extrait de l’émission en début de film) les discours restent corporatistes, les politiques socialistes aussi inflexibles et rigide qu’à l’ère capitaliste, et sous l’égide de Zella, les femmes cherchent l’action directe et violente pour faire tomber les deux.»
– Brody, R. pour The New-Yorker

Born in Flames, c’est le film indé réalisé par Lizzie Borden en 1983 (la réalisatrice new-yorkaise, et non la charmante mère de famille bien connue des faits divers étasuniens du XIXème siècle pour avoir massacré son père et sa belle-mère à la hache). Autodidacte, féministe radicale et férue de production indépendante, notre Lizzie Borden s’efforce de filmer la vie quotidienne des femmes, dans ce qu’elle a de plus politique mais aussi dans la pluralité des conditions féminines : ses personnages – et actrices – sont blanches, racisées, homosexuelles, prostituées, ouvrières : toutes à l’intersection entre précarité, race, genre et sexualité. La dame a lu K. W. Crenshaw(1) !

Elle filme ainsi le quotidien d’un groupe d’entraide lesbien blanc dans Regrouping (1975), interrogeant pour la première fois les modalités de l’organisation politique des femmes, thème qui restera central durant sa période indé. Dans Working Girls (1986), portrait quasi-documentaire d’un bordel new-yorkais, elle dépeint le quotidien de Molly – lesbienne et diplômée de Yale – et de ses collègues dans tout ce qu’il peut avoir de difficile comme d’absurde et de drôle. Enfin, le beau bébé Born in Flames (1983), son deuxième film, questionne la place qu’occupent – et surtout n’occupent pas – les femmes noires et lesbiennes au sein des mouvements féministes « mainstream ».

Born in Flames est le plus politique des trois films indépendants de Borden

C’est sans doute le plus ouvertement politique de ces trois OVNIS non-mixtes et indés que Lizzie Borden nous a livrés avant de s’orienter vers une carrière studio. Le plus politique, mais aussi le plus personnel sur le plan artistique.

En effet : n’étant pas cinéaste de formation, elle pense avant tout le cinéma – comme elle le confie au New Yorker – comme un média permettant de saisir la réalité avec plus de précision, de s’ancrer dans le réel. Elle ajoute que, sur tournage de Regrouping, les tensions entre elles et ses actrices l’ont poussée à reconsidérer sa conception du féminisme, une forme de féminisme blanc radical trop cosmétique.

Cette évolution dans ses positions politiques se traduit dans son travail cinématographique qui, dans Born in Flames, gagne en humilité : elle évoque une position d’apprentissage permanent par rapport à ses personnages/actrices, et donne à  la direction artistique ainsi qu’au scénario de son film une dimension collaborative, impliquant activement l’équipe de tournage.

« Pour moi, le cinéma est un terrain d’exploration politique. Je ne suis pas du tout engagée politiquement, sauf quand je tourne mes films (…) via Born in Flames, j’ai rencontré un groupe de femmes noires avec qui j’ai travaillé, par exemple » – Lizzie Borden pour The New Yorker

Elle y aborde le travail de réalisatrice comme un rôle au final assez secondaire, presque spectateur, qui consiste à organiser l’interaction semi-libre de ses actrices, et propose une piste intéressante quant aux difficultés pour un individu dominant (ici une femme blanche hétéro) à filmer des individus dominés (ici des lesbiennes noires). Dilemme qui peut bien sûr être résolu en laissant la caméra aux concerné·e·s, mais passons.

Son casting se compose d’actrices non-professionnelles (Honey, aka Honey sur la fiche de distribution), d’activistes politiques (Flo Kennedy, avocate des droits civiques aka Zelly Wyllie), de musiciennes (Adele Bertei aka la punkette Isabel de la radio pirate Ragazza) et, dans Working Girls, d’anciennes prostituées occasionnelles. Le film Born in Flames a pour protagonistes deux lesbiennes noires effectivement jouées par deux lesbiennes noires : une démarche qu’on a encore visiblement bien du mal à comprendre aujourd’hui.

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Le film s’ouvre sur un extrait de la propagande du Parti – visiblemement thunée au Xanax – pour célébrer ensemble, avec le sourire et deux cautions minorités, l’anniversaire de la guerre de libération sociale-démocrate étasunienne « la révolution la plus pacifique que le monde ait connue », dixit le vieux mec blanc et sa pipe. Le bipartisme a été balayé, l’égalité acquise, l’État-providence développé au sein d’une belle démocratie représentative socialiste. Il est rapidement coupé par la gueulante de The Red Crayola, « Born in Flames » – la BO punk non-mixte de ce film est une tuerie – et le film coupe sur deux flics débriefant de la menace que représente « l’Armée des femmes » pour la société étasunienne et le projet socialo. Déjà, ça fait rêver.

The Red Crayola, « Born in Flames »

Ce groupe d’auto-défense « composé de noires et de lesbiennes », mené par l’ouvrière gay afro-américaine Adelaide Norris (totale angoisse pour les deux condés, t’imagines bien), est présenté comme contre-révolutionnaire, violent, et possiblement dangereux. L’Armée mêle action directe – à base de placardage de visages de violeurs sur les murs – travail social et communautaire et groupes de parole non-mixtes.

À une Armée des femmes prônant l’action directe et la convergence des luttes s’oppose la nouvelle oligarchie paternaliste d’une révolution incomplète.

Son organisation est déstructurée et horizontale : composée d’une galaxie de groupes réduits et locaux, chacun doté d’une direction tournante et mensuellement renouvelée, elle ne possède pas de hiérarchie à proprement parler.

Il se trouve que cette Armée connaît un regain d’adhésion depuis que la politique du Workfare Program a été mise en place par le Parti : face à un chômage croissant, les autorités incitent les femmes à rester au foyer pour libérer des postes. Nombre d’entre elles sont spontanément licenciées par leurs employeurs pour tempérer la grogne de leurs collègues masculins. Un groupe victime se dessine : les femmes précaires – ô surprise ! majoritairement racisées – qui constituent le gros des nouvelles recrues de l’Armée. S’y opposent certaines femmes blanches de classes supérieures, professionnellement intégrées et valorisées, qui dénoncent un discours clivant et une démarche qui ne ferait qu’affaiblir les acquis féministes de la Révolution. L’oligarchie émerge dans la belle démocratie représentative, le paternalisme dans l’État-providence.

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La menace grandissante que constitue cette Armée – pour les flics, leur joli diapo, et les autres bénéficiaires du système politique en place – est triple (et aurait de quoi inspirer ici-bas) :

  1. l’Armée des femmes est contre-révolutionnaire : en accusant le Parti de mettre en place des politiques sexistes et racistes, elle dénonce une révolution incomplète et une nouvelle classe dominante. Le Grand Soir n’a pas eu lieu pour les femmes, les racisé·e·s : la révolution a été blanche, mâle, et n’a de permanente que le nom ;
  2. l’Armée des femmes prône l’action directe face à l’inefficacité du féminisme blanc réformateur (« ce qui est un problème c’est l’auto-défense » dixit le condé). Elle pousse les femmes à s’organiser, agir, se défendre individuellement et en groupe – ça attaque du violeur en escadron de quinze bicyclettes sur les boulevards new-yorkais – ce qui amène logiquement la troisième menace :
  3. l’Armée appelle à la convergence des luttes.

« Le gauchisme (ndlr : leftism) n’est pas suffisant, assène Borden. Une révolution politique, pour avoir des effets réels et profonds, doit être une révolution dans les idées et les comportements, une révolution culturelle et intime qui implique les médias et les arts – de laquelle Born in Flames est un exemple. » – The New Yorker

Cette tension entre commun et pluralité, chère au cœur de Lizzie Borden, parcourt sa filmographie : les conditions des femmes, les vies quotidiennes des femmes (dédicace à l’intro magnifique de Working Girls, à la séquence ultra découpée de gestes quotidiens de femmes dans Born in Flames, et surtout big up à la comparaison entre mettre une capote et emballer un poulet dans un sachet plastique à l’usine, cette femme a de l’humour, soyez attentifs), les corps des femmes, les sexualités des femmes. Et surtout, les positions des femmes, inégales, dans la distribution du pouvoir.

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Le film articule sa narration autours de trois groupes féministes qui s’opposent à ce Workfare Program mais qui peinent à s’accorder quant aux méthodes à employer. La punk Isabel de Ragazza Radio accuse l’Armée d’être trop peu cohérente dans son organisation et ses méthodes, Honey de Radio Phoenix récuse les actions violentes vers lesquelles l’Armée semble se diriger, et plus particulièrement Adelaide qui, contactée par le Polisario, part se former auprès d’une faction féminine de l’armée de libération sahraouie.

D’autres groupes féminins gravitent autour de ces collectifs, tableau de la pluralité de la condition féminine face à ces questions de luttes et de mobilisation collective : une amie d’Adelaide, concernée par ces questions mais intimidée par le travail politique de la leadeuse, refuse de se mobiliser malgré sa sympathie pour le mouvement. Trois journalistes, femmes blanches hétéros intellectuelles refusent en premier lieu de donner le moindre crédit à l’Armée des femmes, avant d’être incitées (puis intimidées) par leur rédacteur en chef à traiter le mouvement comme contre-révolutionnaire. On dénonce ici un féminisme blanc-hétéro, ces femmes dominantes ne pouvant échapper à l’oppression de leurs pairs que dans les limites d’une non-contestation de l’ordre établi.

Born in Flames est capital car il interroge la place des femmes, des personnes racisées, des minorités sexuelles, dans les projets politiques mis en place par la gauche révolutionnaire de l’époque et d’aujourd’hui, au travers de l’uchronie. De Crenshaw à Haraway(2) – qui rappelaient les mouvements féministes de la Seconde Vague, trop universalistes pour prendre en compte la pluralité des conditions féminines, à l’urgence de l’intersectionnalité – à Amandine Gay dénonçant nos utopies blanches(3), jusqu’à nos propres expériences de transphobie, homophobie, sexisme, racisme dans les milieux militants, le film nous enjoint à lutter pour l’intersectionnalité dans la gauche, à rester attentif·ve·s aux rapports de domination dans nos propres rangs.

« Born in Flames est un film sur la discontinuité et le dysfonctionnement, sur l’explosion qui résulte de la rencontre de différents groupes (…) Le film développe une esthétique de la pauvreté qui est une esthétique du montage. J’ai décidé de ne pas m’en faire si au cours des six mois entre deux tournages, une femme avait pris ou perdu 10 kilos ou s’était rasé la tête. Mais j’ai essayé de créer une énergie par la juxtaposition des images. Cette structure reproduisait aussi pas mal les idées politiques qui sont à la base de Born in Flames » – Lizzie Borden pour The New Yorker

En bref : militant·e·s, il faut mater ce film : la BO est incroyable, c’est canon, les actrices sont superbes et bordel ! c’est de la science-fiction de gauche non-mixte avec une majorité de personnages homosexuelles racisées ! Il permet de réfléchir aux insuffisances de nos luttes, à notre féminisme blanc, à la déconstruction souvent cosmétique de la plupart de nos militant·e·s, à la hiérarchisation des objectifs de lutte par nos hommes cishet de gauche préférés. Il permet de penser la convergence des luttes, urgente, et la pluralité des féminismes. Lizzie Borden est honnête et humble dans son approche, dans un film anar jusque dans son montage et sa direction d’actrices.

Born In Flames


(1) Crenshaw, K. (2005). Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur. Cahiers du Genre, 39(2), 51-82.

(2) Haraway, D. (2007) Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes.

(3) Gay, A. (2017) Éloge des Mauvaises Herbes

Auteur : Pauline

En lutte permanente contre la canonisation des univers de SF et pour l’ouverture des droits d’auteurs, elle partage son temps entre projet de recherche sur le néocolonialisme français, la traque sans fin de Ridley Scott pour qu’il renie officiellement Prometheus et Alien Covenant (ou lui confie leur remake misandre) et des revisionnages intempestifs d’Alien, Blade Runner et Star Wars Holiday Special. En gros, sa pensée complexe se résume par merci Ellen Ripley, pas merci Ridley Scott, va chier George Lucas.

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