La Quête onirique de Vellitt Boe : « Je rêvais d’un autre monde »

23 heures, un samedi soir. Qu’est-ce que je fiche devant mon clavier ? Il n’y a rien d’intéressant sur Facebook, aucune conversation qui me tienne en haleine. Sur le forum RP ? Rien non plus, on ne m’a pas encore répondu. Alors quoi ? Qu’est-ce que je fiche devant mon ordi plutôt qu’à ficher mes cours, mieux : lire dans mon lit.

Vellitt Boe Kij Johnson

[TW : viol]

[Spoil, mais pas trop non plus]

Ah ! j’oubliais : je n’ai plus rien à lire. Enfin, façon de parler. Le Père Noël est passé, merci à lui – à mes oncles et tantes surtout : des trucs à lire, il y en a une pile au pied de mon lit. Oui mais voilà, rien qui m’inspire ce soir. Il faut dire que j’ai fini aujourd’hui La Quête onirique de Vellitt Boe, de Kij Johnson, et que je m’imagine mal abandonner Vellitt, le monde des rêves, ses goules et ses chats pour un autre univers. Pas tout de suite, pas ce soir.

Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé, de me passionner autant pour un livre, un univers fictif. Depuis le printemps dernier, je crois. À l’époque, c’était La Passe-miroir (Christelle Dabos) et ses vingt-et-une planètes qui m’absorbaient à raison d’une heure par jour, une durée limitée que je m’étais imposée afin de ne pas finir trop vite les trois premiers tomes de la série. En outre, ça n’était pas comme si je n’avais que ça à faire : j’avais beau n’être « qu’en Erasmus », j’avais quand même un peu de boulot. Ces derniers jours, pareil : même en vacances, il me fallait travailler un minimum – voire plutôt un maximum – afin de préparer mes examens de janvier. Toutefois, contrairement aux aventures d’Ophélie et Thorn qui m’avaient occupé l’esprit des semaines durant, La Quête de Vellitt Boe n’a pas fait plus de trois jours. 170 pages, ça ne fait pas long feu. Et c’est bien dommage.

170 pages donc. Illustrations comprises. Si j’en crois la tranche des romans en général,

Kij Johnson
Kij Johnson, l’autrice.

c’est une taille correcte, moyenne. Mouais. Moi, ça m’a quand même fait l’impression d’être un peu court. À moins que ça ne soit que tout aille trop vite ? L’autrice, Kij Johnson, a surtout écrit des nouvelles, nous renseigne la quatrième de couverture. J’ai presque envie de dire : « Ça se sent ». Ici, pas de descriptions superflues, les personnages sont creusés juste ce qu’il faut pour n’être pas que des silhouettes dans un décor qu’on aurait apprécié observer plus longtemps. Dont on aurait aimé davantage cerner les mécanismes. Mais non, tout va trop vite : en quelques pages, on traverse un village, la forêt, on atteint déjà le sommet de la montagne. Quelques pages plus tard, de retour dans les plaines, on s’apprête à prendre la mer ; bientôt, on passe de l’autre côté du miroir, dans le monde de l’éveil.

La vitesse à laquelle Kij Johnson nous fait suivre Vellitt Boe, c’est pour l’instant le seul point négatif qui me vient en tête quand je repense au livre. Le seul, mais un très gros point à mon avis : Hier, je me faisais la réflexion qu’en fait, je m’en fichais un peu qu’Ulthar disparaisse : j’ai bien lu que Vellitt y était attachée, mais moi, je ne connais de la ville que la chambre de la professeuse de mathématiques, qu’un couloir dans le Collège des femmes, quelques rues tout au plus. Moi, je n’ai rencontré qu’une fois Gnesa, Hust et les autres, la nuit où Clarie Jurat a disparu. Alors oui, j’aimerais autant qu’Ulthar ne disparaisse pas piétinée par un dieu mal luné ; cependant, je ne saisis pas bien l’attachement que porte Vellitt à cette ville. Sans doute un déficit d’empathie. Ou bien ma frustration qui se venge et me fait écrire des choses horribles car je crains ne jamais revoir cet univers que j’aimerais tant arpenter de nouveau.

J’ai une hypothèse cependant : Et si Kij Johnson avait fait exprès ? Et si l’autrice avait narré cette histoire à cette vitesse précise dans un autre but que celui de me faire maugréer derrière mon écran ? À mon avis, cette façon de faire a pour objectif de donner au·à la lecteur·rice l’impression d’être dans un rêve. Facile, tu me diras, je n’ai pas été chercher loin : on parle quand même du monde des rêves, de La Quête onirique de Vellitt Boe… Et pourtant. J’aime à penser que Kij Johnson a fait exprès de passer à toute allure sur certains détails, de nous faire traverser un continent, la mer, un monde même en si peu de pages, tout ça pour nous laisser comme dans la brume, comme des fantômes qui suivent Vellitt de loin sans bien saisir l’importance de sa mission.

« ‘Les femmes ne rêvent pas en grand’, avait-il répondu, dédaigneux. […] Ses rêves à elle étaient immenses. »

Ce point éclairci, passons à la suite. WordPress m’indique déjà plus de 700 mots. Promis, je vais accélérer moi aussi. Ainsi que je l’ai dit plus tôt, l’univers dans lequel nous entraîne Kij Johnson est fascinant : là-bas, le ciel n’est pas vide, il n’y a pas d’espace, très peu d’étoiles. Là-bas, tout est neuf et tout est sauvage par certains aspects : la mer parfois s’élargit, rallongeant de plusieurs semaines un voyage pouvant ne durer que quelques jours. Par ailleurs, il y a des forêts qui grouillent de monstres et, au nord, un continent glacé sur lequel dorment des dieux amateurs de sacrifices humains. Là-bas, les aventuriers d’un jour peuvent monter sur le trône un autre, et ce même quand ils viennent d’un autre monde. Là-bas… La liste serait trop longue des choses qui font que j’aimerais moi aussi être un rêveur, « de ces hommes qui rêvent en grand » (sic) et passent, la nuit venue, dans le monde des rêves.

Si j’ai soupiré en écrivant la phrase précédente, c’est que, comme Vellitt, la réflexion de Randolph Carter m’a fait lever les yeux au ciel. Vraiment ? Les femmes ne rêvent donc que de bébés ? Mais ta gueule, connard. On imagine sans peine que ce soit le père Lovecraft qui t’ait écrit, toi. Car oui, j’ai oublié de le préciser, mais toute cette histoire, ce monde des rêves, ces dieux qui dorment et détruisent tout à leur réveil, tout ça, c’est de Howard Phillips Lovecraft à la base. Tout ça, ça a commencé avec La Quête onirique de Kadath l’inconnue, un roman avec lequel Kij Johnson avait visiblement besoin de régler certains trucs. Ce qu’on n’a pas de mal à comprendre : ainsi que le rappelle l’écrivaine dans une interview à la fin de la version française de son livre, H.P. Lovecraft était raciste, antisémite et misogyne – au moins – et si son œuvre est incontournable quand on parle de SFF (science-fiction et fantasy), on se doit de la critiquer. Pas de republier ses livres en « ôtant tous les termes racistes », davantage en réécrivant ses histoires, en explorant d’autres subjectivités que celle du mec blanc cis hétéro et bourgeois ; en faisant la pleine lumière sur celleux qu’il n’a pas voulu montrer, ou sous un mauvais jour : les femmes, les personnes racisées, les queers. Et ça, Kij Johnson le fait plutôt très bien : la majorité des personnages rencontrés sont des femmes, pas toutes blanches, pas toutes riches, pas toutes hétéro. Les rares hommes qu’on croise sont presque inutiles, incapables de quitter leur montagne ou château, tout juste bons à lui fournir quelques informations, une escorte qui se fait massacrer trois pages plus loin. Là encore, tous ne sont pas hétéro.

Kadath l'inconnue Jens Heimdahl
La Quête de Kadath l’inconnue, illustration de Jens Heimdahl (2004).

Ce qui est important à mon avis, c’est que ces informations ne le sont pas tant pour l’histoire. Toutefois, Kij Johnson les mentionne comme elle ferait figurer n’importe quel autre trait « normal » d’un personnage. Et de fait : il y a des femmes qui sont noires, des hommes gays, des personnes qui n’ont pas les moyens de faire des études ; ces gens existent, c’est normal. Ne pas les représenter dans la fiction, c’est refuser de reconnaître leur existence sociale, ce qui n’est pas sans conséquences réelles sur la vie de ces individus qui se sentent « différents », moins dignes d’intérêt, moins capables aussi que les autres – les « normaux », les mecs blancs cis hétéro bourgeois.

Ne t’attends pas cependant à découvrir avec La Quête onirique de Vellitt Boe un monde meilleur que le nôtre : on parle quand même d’un univers créé à l’origine par H.P. Lovecraft. Aussi si l’on ne sait pas grand-chose du racisme qui l’imprègne (ou non) (ou du moins, je ne l’ai pas remarqué/ne m’en souviens plus, n’étant pas la personne la mieux placée pour voir ces choses-là), l’on apprend dès les premières pages du roman que les femmes y sont discriminées. Elles n’ont accès qu’à un Collège, lequel n’a pas dû ouvrir il y a fort fort longtemps ni n’est à l’abri d’une fermeture si l’un de ses administrateurs venait à découvrir que sa fille s’en est échappée. De plus, si Vellitt n’a semble-t-il jamais trop craint de prendre la route, celle-ci reste dangereuse pour une femme seule : plus jeune, la professeuse a ainsi été violée alors qu’elle voyageait. Une fois encore, Kij Johnson ne s’attarde pas sur cet épisode, un choix qu’elle justifie dans l’interview en disant qu’il n’y a pas qu’une manière de gérer le viol et que Vellitt, elle, l’a « appréhend[é] comme autre chose qu’un traumatisme bouleversant ».

Reste qu’il s’agit d’un livre passionnant, qu’on ne lâche pas du début à la fin – sauf quand, vraiment, on a autre chose à faire. Fonce donc à la bibliothèque la plus proche, demande-moi si besoin, mais lis donc La Quête onirique de Vellitt Boe, qu’on en parle et que tu me dises ce que tu en as pensé. Moi, je vais me coucher, enfin, près de 1600 mots au compteur.

Auteur : Nath'

Nath’ vient de Gethen, d’Orgoreyn plus précisément. Ou plutôt, Nath’ aimerait venir de cette planète où les êtres humains sont ambisexués. C’est vrai, ça ferait tellement plus classe sur la carte d’identité et les CV. D’ailleurs, à propos de ces derniers, Nath’ étudie pour le moment encore à Sciences Po et se destine à la recherche en sciences sociales. Si tu connais un institut sympa qui finance des recherches sur le(s) genre(s), l’Asie centrale et le(s) nationalisme(s), n’hésite pas !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s