Climat : la maison brûle, la science-fiction l’écrit

La littérature d’anticipation a toujours reflété les angoisses de nos sociétés. Si au 20ème siècle, dystopie était souvent synonyme de totalitarisme, aujourd’hui c’est l’écologie qui investit le genre. Et qui nous alerte quant au risque d’effondrement climatique.

ville post-apocalypse

Jouons. Quand vous entendez « science-fiction », pensez-vous « conquête spatiale », « transhumanisme » et « intelligence artificielle » ? Bravo ! Vous croyez au progrès technique et à l’expansion de l’humanité. Mais n’oubliez pas que ce genre, immensément vaste, fait la belle part aux lectures les plus angoissantes de notre avenir. Le sous-genre de la dystopie en est un très bel exemple. Une dystopie fonctionne parce qu’elle est vraisemblable. Parce qu’elle déniche, souligne et accentue – parfois à l’extrême – les dangers qui pèsent sur notre société. Et à chaque époque son épée de Damoclès.

George Orwell signe son célèbre 1984 en 1949, soit à l’aube de la Guerre-Froide : la société totalitaire qu’il y expose est évidemment inspirée par le régime soviétique.

Une dystopie fonctionne parce qu’elle est vraisemblable, parce qu’elle déniche et accentue les dangers qui pèsent sur chaque époque

Farenheit 451, rédigé en 1953 par Ray Bradbury est largement interprété comme une critique du maccarthysme étasunien, cette chasse aux communistes riche en délations ayant justement débuté dans les années cinquante. Les années soixante – qui font le constat de l’explosion démographique – sont quant à elles riches en démodystopies(1). On ne présente plus Soleil Vert de Harry Harrisson (1966) et sa démographie galopante. Moins célèbre, Tous à Zanzibar de John Brunner (1968) nous dépeint une surpopulation telle que l’humanité, si elle se tenait au coude à coude, recouvrirait l’île de Zanzibar (Unguja) dans son intégralité.

Les fictions apocalyptiques – petites sœurs de la dystopie – suivent peu ou prou le même schéma. Ici aussi l’Homme est un loup pour l’Homme, l’effondrement de la société étant systématiquement lié à nos comportements destructeurs. Dans son essai de 2016 « Que faire face à l’apocalypse ? » le politologue Yannick Rumpala, faisait la liste des « fins du monde » les plus fréquentes. En pleine Guerre Froide, cette littérature était dominée par l’anéantissement atomique. Y succèderont la crainte de la pandémie, puis les enjeux démographiques : surpopulation ou vieillissement, faible natalité et migrations de masse.

Genèse d’un genre littéraire

À chaque époque son épée de Damoclès, oui. Or, outre ces apocalypses somme toute assez traditionnelles, Yannick Rumpala souligne l’apparition d’un nouveau danger : la destruction de l’environnement. Bien sûr, la disparition de la nature fait partie de l’univers dystopique et apocalyptique depuis ses débuts : ainsi les œuvres présentées plus haut dépeignent presque toutes un monde bétonné et pollué, aux ressources qui se raréfient. Les fictions cyberpunk des années soixante suivent le mouvement, mêlant technologies futuristes et dégradation de l’environnement.

Le deuxième millénaire, marqué par le Protocole de Kyoto, voit apparaître un nouveau genre littéraire : la Climate-Fiction

La catastrophe écologique est prise en compte, contribue à construire l’univers du roman, mais n’en constitue ni l’intrigue ni l’enjeu principal.

Fidèle à sa nature, la science-fiction était cependant destinée à emboîter le pas à la médiatisation des thèses environnementalistes. En 1972, les scientifiques du Massachusetts Institute of Technology (MIT) publient le célèbre « Rapport Meadows » qui souligne l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini. Repris par les mouvements anti et altermondialistes, le rapport permet de questionner l’avenir du progrès technique, et donc la haute technologie chère au cyberpunk. Mais le véritable tournant s’effectue lors du passage au second millénaire, selon le chercheur en science-politique Andrew Dobson. Marquées par le Protocole de Kyoto (1997), les années 2000 voient la genèse d’un nouveau genre littéraire : la « Cli-Fi » ou « Climate-Fiction ».

Inventé – selon ses dires – par l’ex-journaliste américain Dan Bloom, le concept apparaît en 2010 et gagne rapidement en popularité. Bien qu’il soit reconnu comme genre littéraire, le terme recouvre des œuvres très disparates. Apocalyptiques ou post-apocalyptiques, basées sur un futur lointain ou notre lendemain, destinées à un public adulte ou adolescent … les œuvres de Cli-Fi semblent parfois n’avoir qu’un seul point commun : une intrigue et univers découlant directement du changement climatique. Un roman-catastrophe médiocre tel que Le Grand Dérèglement du Climat (Art Bell et Whitley Striber, 1999) qui a inspiré le blockbuster américain Le Jour d’Après, appartient au genre. Mais à ses côtés figurent la trilogie acclamée de Margaret Atwood, Le Dernier Homme, ainsi que Le Roman de Jeanne de Lidia Yuknavitch, qui a bouleversé la dernière rentrée littéraire.

L’apocalypse sera écologique ou ne sera pas

Forgé par un américain, le concept de Cli-Fi est encore assez peu utilisé en France. Dans le monde anglophone cependant, il fait déjà l’objet de nombreuses analyses. Ainsi l’auteur britannique Brian Stableford repère-t-il un « évanouissement tendanciel de la confiance en la possibilité de ralentir la catastrophe(2) » tandis que sa consœur Annalee Newitz(3) estime que toute œuvre d’anticipation est destinée à devenir une œuvre de Climate-Fiction. Yannick Rumpala, l’un des rares chercheurs francophones à se pencher sur le sujet, note dans ses analyses une large défiance envers la géo-ingénierie, ainsi que la domination du genre par des récits post-apocalyptiques dans lesquels l’humanité a subi une régression technologique conséquente.

Quizz personnage CliFi
N’ayant pas les moyens de souscrire à la licence WordPress nécessaire pour installer des plugins, la rédaction vous invite à répondre à ce quizz par ici

Si la Cli-Fi apparaît pessimiste, c’est peut-être en raison du contexte global : l’économie mondialisée, largement dominée par une logique capitaliste et productiviste, est pointée du doigt comme première responsable du changement climatique.

Plus que les « activités humaines », ce sont les activités industrielles qui ont précipité la planète dans cette nouvelle ère géologique qualifiée de « capitalocène ». Et malgré les engagements répétés des États pour la limitation des gaz à effet de serre, la croissance infinie n’est pas remise en question. Le 3 juillet 2018, lors d’un Facebook Live, le premier ministre Édouard Philippe n’hésite pas à se déclarer « obsédé » par la question de l’effondrement, mais se contente d’un « c’est une bonne question » lorsqu’on lui demande si politique écologique et économie de croissance sont véritablement compatibles. À l’échelle européenne, aucun des membres de l’Union signataires de l’Accord de Paris n’a respecté ses engagements climatiques selon les études de trois centres de recherche, britanniques et américain.

La Cli-Fi semble tenir compte de la mollesse des institutions : Yannick Rumpala note que, « dans ces apocalypses largement volontaires ou dérivées de choix conscients, le système capitaliste semble prêt à aller jusqu’à l’effondrement total plutôt que de se réformer ».

Pourtant, la thèse d’un effondrement civilisationnel provoqué par les activités humaines ne manque pas de défenseurs. Rendue célèbre par le scientifique américain Jared Diamond et son ouvrage Collapse, l’idée a été reprise et approfondie par des figures françaises telles que Jean-Marc Jancovici ou Pablo Servigne. Et leurs thèses ont gagné en médiatisation au cours des derniers mois. Ainsi retrouve-t-on l’effondrement à la Une d’Usbek&Rica, mais aussi dans les colonnes du Monde, de Télérama, de 20Minutes et du Point.

Usbel et Rica collapsologues
Usbek&Rica n°24 – 18 octobre 2018

Pablo Servigne incite cependant les auteurs de fiction à imaginer l’effondrement autrement. Dans son livre de 2015, le remarqué Comment tout peut s’effondrer ? il écrit :

« Presque tout se jouera sur le terrain de l’imagination et des représentations du monde. […] Nous avons grandement besoin de nouveaux récits […] des histoires qui raconteraient la réussite d’une génération à s’affranchir des énergies fossiles grâce, par exemple, à l’entraide et à la coopération. […] Écrire, conter, faire ressentir … Il y aura beaucoup de travail pour les artistes dans les années qui viennent. »

Un appel à s’éloigner de la régression technologique subie pour dépeindre des sociétés où la décroissance fut choisie. Artistes, à vos plumes : après les dystopies politiques de la Guerre Froide, après le  cyberpunk et sa nature dégénérée, après la Cli-Fi cynique et post-apocalyptique, la littérature d’anticipation gagnerait peut-être à s’extirper des récits anxiogènes et à explorer des chemins plus verts. En attendant, elle poursuit son rôle de baromètre politique et nous alerte, afin que la climate-fiction ne devienne pas notre réalité.


(1)Selon le terme d’Andreu Domingo, Centre des Études Démographiques de Barcelone

(2)Yannick Rumpala, « Que faire face à l’apocalypse ? », Questions de communication, 2016

(3)Propos rapportés par Amy Brady pour la chronique Burning Words de la Chicago Review of Books, 28 septembre 2017 (en anglais)

Auteur : Morgane Russeil-Salvan

Mes articles sont les produits hybrides d'un croisement entre journalisme, littérature et sciences sociales. Étudiante à Sciences Po Rennes, lauréate du Prix du Jeune Écrivain, je rêve d'un monde où les littératures de l'Imaginaire ne seront plus vues comme des sous-genres et où les sociologues se pencheront sur le potentiel politique des cultures dites "illégitimes". En attendant je rédige nouvelles, articles et romans, bâtissant mon propre univers fictif depuis bientôt cinq ans. Ne faites pas preuve de sexisme : je sais écrire, mais aussi mordre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s