Ripley, mon amour (1/2)

« Dans l’espace, personne ne vous entend crier »   

Alien vaisseau

L’histoire d’Alien, le huitième passager se déroule en 2122 : le Nostromo, cargo interstellaire retourne vers la Terre après une mission de raffinerie pour la compagnie Weyland Industry avec à son bord sept membres d’équipage en biostase pour le périple du retour …

Ces simples informations apportées par le scénario dès l’ouverture du film dressent un décor assez familier : une humanité expansionniste qui, face à des problèmes d’approvisionnement en matières premières, s’étend au-delà des limites du système solaire. L’organisation économique semble être

Alien nous présente, au XXIIe siècle, une hiérarchie toujours basée sur le sexe, la race, la classe

néolibérale et l’acheminement de minerais est assuré par une entreprise privée au matériel désuet et industriel, qui maintient dans ses équipes sous-payées une hiérarchie qui, au XXIIe siècle, semble toujours basée sur le sexe, la classe, la race.

La scène d’ouverture montrant le Nostromo filant dans le vide de l’espace et la situation temporelle du récit à plus d’un siècle dans le futur exigent chez la·e spectateur·rice ce que l’on appelle dans la fiction une « suspension consentie d’incrédulité » : cette notion suppose le consentement de l’assistance face aux nouvelles règles qui composent l’univers de fiction proposé par l’auteur·rice et dans lequel évoluent ses personnages. En science-fiction plus que dans tout autre imaginaire, ces règles sont en général radicalement différentes de celles que nous connaissons. Dans Star Wars il y a la Force, les Jedis, les Siths. Dans Jurassic Park, il y a de l’ADN de dinosaure exploitable dans le moustique. Dans Alien: the Eighth Passenger, le personnage principal joué par Sigourney Weaver est une femme quasi-androgyne et non-sexualisée, indépendante, intelligente et autoritaire, dont la seule attache sentimentale est l’affection qu’elle porte au chat de l’équipage, Jones. Fictions. Cet ensemble de règles et d’informations basiques rétablies forment ce que l’on appelle la diégèse du film, assure la cohérence et la crédibilité de l’univers et maintient le pacte sous-jacent établi entre la·e réalisateur·rice et la·e spectateur·rice. Nous acceptons de croire Ridley Scott, son vaisseau-cargo du futur et sa bestiole en latex, s’il se soumet ensuite aux règles qu’il a lui même fixé.

Ripley Alien

La saga Alien se composait initialement de quatre films réalisés respectivement par Ridley Scott (Alien, 1979), James Cameron (Aliens, 1983), David Fincher (Alien3, 1992) et J.-P. Geunet (Alien: Resurrection, 1997). En 2012, après plus de dix ans d’attente, Ridley Scott révélait l’ajout de deux nouveaux volets à la saga, Prometheus (2012) et Alien Covenant (2017). Descendus par la critique et boudés dans les salles sombres, leur échec s’explique par leur piètre qualité, des scénarios bourrés d’incohérences et des personnages stéréotypés et complètement à côté de leurs pompes, ce qui nous pousse rapidement espérer leur mort rapide et l’avènement d’une société matriarcale xénomorphe sur les cendres de leurs corps éventrés. Mais pas seulement. Il y a évidemment quelque chose à voir avec la suspension d’incrédulité que je ne me suis pas fait chier à expliquer pour rien.

Les critiques reprochaient unanimement à ces films de trahir la diégèse de la saga : les modifications du cycle de reproduction originel reine-œuf-facehugger-xénomorphe (1) n’étaient pas expliquées, contredisaient les règles de base d’Alien, et relevaient pour beaucoup de partis pris esthétiques plutôt que scénaristiques. Ridley Scott a violé le pacte réalisateur-spectateur·rice, on n’y croit plus. Cependant, pour beaucoup la trahison ne s’arrêtait pas là : certaines critiques relevaient une régression dans le traitement des personnages féminins, une esthétisation de la la torture physique et psychologique du personnage principal joué par Noomi Rapace, passive et terrifiée face au déroulement des évènements au contraire d’Ellen Ripley. D’autres lui reprochaient le visage humanoïde des Ingénieurs (2). La révélation dans Prometheus que ce faciès horrifique, monstrueux, inhumain, était un casque, révélant au-dessous le visage en fait humanoïde, est un choix scénaristique ethnocentrique, établissant des ponts entre l’Humanité, les Ingénieurs et les Xénomorphes, dénaturant l’horreur lovecraftienne antérieure et recentrant l’univers Alien sur notre petit cul (blanc). En effet, la saga Alien (surtout le premier, qui en fait son thème principal) repose sur l’horreur cosmique lovecraftienne (3) c’est-à-dire le détrônement du sujet humain, la fin de l’Homme au centre de toute chose : la révélation progressive de notre insignifiance face au cosmos immense, inexploré, froid, et surtout indifférent. L’Autre que nous rencontrons a évolué hors de l’Anthropocène, il est indicible, incompréhensible, et pas nécessairement bienveillant. Le Space Jockey éléphantesque, momifié à son poste de pilotage en était l’illustration. Or, dans Prometheus, c’est tout le contraire.

 

« Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fou, à moins que nous ne fuyions pas cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge des ténèbres » – H.P. Lovecraft, Le Mythe de Cthulhu (1928)

Le véritable point de désaccord porte sur l’incapacité de Scott à maintenir une diégèse cohérente pour que notre crédulité volontaire reste bien suspendue comme il faut : cependant, les critiques divergent sur la nature des règles qui composent cette diégèse. Se limitent-elles aux règles physiques et biologiques qui composent son univers ? Incluent-elles les partis pris politiques et philosophiques sous-jacents ? son esthétique ? Le débat pour juger si un film qui s’inscrit dans un univers pré-existant est bon (ou à chier, dans le cas de Prometheus) se concentre sur s’il est ou non vraisemblable par rapport à celui-ci. Cependant, il ne peut y avoir débat sur la diégèse s’il n’y a pas de consensus sur les règles qui la composent. Si la définition académique la limite normalement aux critères « physiques » (époque avancée, technologie nouvelle, élément nouveau dans le monde physique etc.), les débats qui ont suivi la sortie des films de Cameron, Fincher et Jeunet montrent que chez la·e spectateur·rice, la définition peut être plus large et personnelle. Ainsi, certain·e·s reprocheront à Prometheus de trahir le cycle de reproduction de l’Alien (règles biologiques) mais ne seront pas gêné·e·s par le parti pris esthétique pop de Jeunet (règles esthétiques), quand j’ai personnellement du mal avec le choix de Cameron de réaliser un action movie dans un univers basé sur l’horreur lovecraftienne qui me paraît contradictoire ou au moins cinématographiquement inefficace. Le débat sur les règles de la diégèse est sans fin. On ne tombera pas d’accord, ce n’est vraiment pas grave. Le problème n’est pas tant qu’un nouveau film Alien ne corresponde pas aux attente d’un partie de l’audience, ou encore que je pense que les films Covenant et Prometheus sont si régressifs sur le traitement des  personnages féminins qui passent de figures féministes anthologiques à pseudo-scientifiques spirituelles passives, que ça en trahit presque la diégèse. Le problème c’est les droits d’auteur. Le problème, c’est que je n’ai pas la possibilité de réaliser leur remake misandre pour expliquer le fond de ma pensée à Ridley Scott.

 

Ellen Ripley

La difficulté de satisfaire des fans d’un univers canonisé (et culte) s’explique selon moi en partie par une écriture unilatérale de cet univers. S’il est si difficile à Ridley Scott de faire accepter Prometheus et Covenant aux fans de l’univers qu’il a créé, c’est en partie car il leur impose avec ces films sa vision unilatérale de cet univers. La colère de certain·e·s fans à la sortie des nouveaux Star Wars tenait en partie aux interprétations de la Force faite par les scénaristes qui rentrait en contradiction avec l’univers étendu. Le problème pour les fans – pour nous – n’est pas tant de savoir ce qui est vraisemblable, mais qui le leur dicte. L’écrivain russe Dmitri Gloukhovski, auteur de la saga littéraire dystopique Métro 2033, annonçait en 2009 la mise en ligne de ses romans en lecture libre, la possibilité pour les lecteur·rice·s de les y commenter directement, et coordonnait la publication de 76 ouvrages s’inscrivant dans son univers qui « maintenant est un projet qui a une vie propre ». Lovecraft encourageait ses amis et correspondants à écrire dans l’univers qu’il avait créé, à utiliser des éléments de sa mythologie. L’ambiguïté de la propriété de ses droits d’auteur à sa mort a fait de lui l’un des premier creative commons, autorisé la prolifération d’un des imaginaires les plus emblématiques de la pop culture, et a rendu possible la création d’œuvres féministes, anti-racistes, etc. dans un univers créé initialement par le papi raciste de la SF. De telles initiatives d’ouverture des droits d’auteur·rice permettent de faire dialoguer plusieurs subjectivités dans un univers donné, de soulever des problématiques inhérentes à chacun·e, de créer le débat dans un univers aimé. Pareille demande existe chez certain·e·s créateur·rice·s, comme en témoigne par exemple le récemment paru She Walks in the Shadows, anthologie de nouvelles montrant les Grands Anciens du point des vue des quelques personnages féminins de Lovecraft et réunissant plus de 25 autrices qui se désignent comme héritières du bonhomme.

De même que ces histoires ont participé du développement des univers de Gloukhovski et Lovecraft, la succession des réalisateurs pour la saga Alien a permis d’enrichir son propos, de diversifier ses partis pris politiques (critique anticapitaliste, antimilitariste, antispéciste, antichrétienne… et franchement misandre vers la fin – jtm J-P. Jeunet) et d’élargir son horizon esthétique (la pop décomplexée du même bougre), et ce malgré une diversité d’exécutants limitée (quatre hommes blancs cisgenres hétérosexuels).

Allez, Ridley, donne-nous les droits ! Ou au moins une réalisatrice.

 


(1) « La Reine pond des œufs, dans lesquels se développent jusqu’à terme des facehuggers, sorte d’organisme semi-intelligent arachnéen qui en présence d’un hôte potentiel, jaillit du cocon, s’accroche à son visage, et le féconde par voie buccale. Après quelques heures de gestation, le facehugger meurt, libérant sa victime qui, revenu à elle, peut profiter encore un peu de la vie jusqu’à ce qu’un Chestburster lui explose le thorax et ne s’extirpe de son corps sans vie pour aller muer dans un coin sombre à une vitesse phénoménale. Une fois sa taille adulte (son potentiel prédateur optimal), le Xénomorphe, dont les caractéristiques varient en fonction de son hôte, arpentent les couloirs sombres de ton vaisseau pour te bouffer, ou fournir de nouveaux hôtes aux facehugger encore en sommeil. »
(2) Les Ingénieurs, appelés simplement « Space Jockey » par les fans jusqu’à Prometheus, sont les propriétaires du vaisseau dans lequel l’équipage du Nostromo trouve les œufs d’Alien dans le premier film. Le thorax explosé, mort depuis des siècles et fossilisé, derrière ce qui semblait être un poste de pilotage ou une arme, cet être dessiné par le graphiste suisse Giger relevait de l’imaginaire lovecraftien : cauchemardesque, absolument autre, il ne ressemblait à rien de connu. Dans Prometheus, une pirouette scénaristique est utilisée par Ridley Scott pour justifier une apparence humanoïde, et attribue une parenté entre les deux espèces.
(3) Voir l’article, « Lovecraft : No Lives Matter ? » sur le site xenomorphe-magazine.com qui explique les ressorts et origines de l’horreur lovecraftienne et du cosmicisme (et du racisme du bonhomme aussi).

Auteur : Pauline

En lutte permanente contre la canonisation des univers de SF et pour l’ouverture des droits d’auteurs, elle partage son temps entre projet de recherche sur le néocolonialisme français, la traque sans fin de Ridley Scott pour qu’il renie officiellement Prometheus et Alien Covenant (ou lui confie leur remake misandre) et des revisionnages intempestifs d’Alien, Blade Runner et Star Wars Holiday Special. En gros, sa pensée complexe se résume par merci Ellen Ripley, pas merci Ridley Scott, va chier George Lucas.

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