Lovecraft, « No Lives Matter » ?

« Faut-il brûler Lovecraft ? » c’est pas moi qui demande, mais je ne cracherai pas sur l’idée. Lovecraft, c’est le père de la weird fiction telle qu’on la connaît aujourd’hui, le mec à l’origine d’un des imaginaires les plus foisonnants de la pop culture, quasi instigateur d’un des premiers creative commons, muse de Carpenter, inspiration de H.R. Giger – quasiment le grand-papa d’Alien, bordel. Mais Lovecraft c’est aussi le tonton réac’ de la famille : raciste, sexiste, classiste, la totale. Alors, on jette l’auteur et on garde son œuvre ? Je dirais on crame le tout, et on garde Alien.

 

[TW : racisme]

Auteur quasiment inconnu de son temps, son œuvre est pourtant capitale à la fois aux littératures de l’imaginaire et à l’horreur (comme Alien – j’arrête). Le weird et son influence se déclinent sur tous les formats (le cinéma, les jeux sur table, même le porno paraît-il) grâce à une ambiguïté laissée sur les droits d’auteur qui fait de lui l’un des pionniers du creative commons. Le Mythe de Cthulhu et la mythologie des Grands Anciens, disséminées dans nombre de ses ouvrages et rigoureusement formalisées par son ami et correspondant August Derleth, ont ainsi profondément marqué la pop culture qui les référence continuellement : Arkham de Batman, c’est lui.

Le Mythe de Cthulhu et la mythologie des Grands Anciens ont profondément marqué la pop culture

Mais son style littéraire et ses ressorts narratifs ont aussi marqué l’imaginaire collectif d’un public plus initié : un personnage principal relativement désincarné, homme de science qui enquête sur un secret enfoui – dans sa généalogie, l’Antarctique ou le désert australien – et confronte ses convictions rationalistes et scientifiques à des découvertes de plus en plus déstabilisantes… découvertes qui l’emmèneront jusqu’aux limites de sa propre raison. (Si tu as vu L’Antre de la folie ou The Thing, tu souris, là, je te vois.) Et bien sûr, il y a les tentacules.

Mais l’héritage de cet auteur ne se limite pas à son fantastique bestiaire : l’œuvre de Lovecraft et son importance dans l’histoire littéraire du fantastique ne peuvent être réduites à quelques ancestraux dieux déchus tentaculaires qui dorment sous les océans. Figure de la weird fiction, il a été influencé par les plus grands noms de la littérature de l’épouvante qu’il énumère dans son essai Supernatural Horror in Literature : Baudelaire, Maupassant, Edgar Allan Poe. Les écrits de ces auteurs – pourtant très différents – ont tous en commun un élément « tellement étrange qu’on finit par penser qu’il ne devrait pas exister, ou au moins pas ici. Et pourtant, il est là, ce qui induit que plus aucune des catégories qui donnaient jusqu’alors sens au monde n’est valide« (1). C’est ce seul élément du weird que Lovecraft considère comme source réelle de l’horreur. Pas les fantômes, ni les baraques hantées.

« Tout est faux, tout est possible, tout est douteux. » – Maupassant, Le Horla (1887)

Lovecraft se réapproprie le weird qu’il dépoussière des meurtres, monstres et couleurs romantiques. L’expérience de la modernité, les avancées fulgurantes de la science et la corolaire sécularisation de la société (ndlr : il est lui même athée) en ce début de siècle sapent la crédulité de la·du lecteur·rice et plus personne ne croit aux fantômes.

L’horreur doit venir de nos nouvelles zones d’ombre, celles que la communauté scientifique du XXe siècle s’attelle à explorer : la conscience, la profondeur des océans, l’espace, le temps, l’univers.

L’industrialisation, la mécanisation et l’urbanisation les relèguent au rang de superstition et, dans la littérature, la peur de la mort et de la souffrance se révèle finalement assez stérile.

L’horreur doit venir de nos nouvelles zones d’ombres, celles que la communauté scientifique du XXe siècle s’attelle à explorer : la conscience, la profondeur des océans, l’espace, le temps, l’univers. Il énonce ainsi : « Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fou, à moins que nous ne fuyions pas cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge des ténèbres« (2).

Lovecraft, c’est le détrônement du sujet humain, le posthumanisme ou la révélation progressive de notre insignifiance face au cosmos immense, inexploré, froid… et surtout indifférent.

Là est le cosmicisme dont découle l’horreur cosmique (#horreurlovecraftienne).

Si tu veux visualiser, c’est quand Kane (Alien, premier du nom) rentre dans le vaisseau abandonné sur LV-426 et découvre le Space Jockey à son poste de pilotage, momifié, le thorax éclaté. Pour les deux du fond qui ont pas vu cette merveille, c’est le détrônement du sujet humain, le posthumanisme ou la fin de l’homme au centre de toute chose (physique, historique, philosophique) : la révélation progressive de notre insignifiance face au cosmos immense, inexploré, froid… et surtout indifférent.

L’horreur lovecraftienne, si elle a parfois une dimension assez corporelle, est avant tout basée sur le vertige causé par la découverte d’un être, d’une civilisation – d’un élément weird comme décrit plus haut – absolument non humain, qui vivait là, tout ce temps, pas si loin. Ça nous renvoie donc à la gueule notre insignifiance, notre aveuglement, parfois les limites de nos connaissances ridiculement peu étendues. De nos sens aussi, comme dans sa meilleure nouvelle La couleur tombée du ciel (1927). Le mec est capital. Sa descendance, c’est Stephen King, Guillermo Del Toro, John Carpenter, H.R. Giger : le Xénomorphe. Et une sombre catégorie porno sur YouPorn.

Mais son œuvre, c’est aussi du racisme dans le cosmicisme.

Pourtant, Cthulhu ne clamait-il pas : « No Lives Matter »  lors de sa campagne aux élections présidentielles étasuniennes en 2016 ? (À prendre au sérieux, un de ces points de programme consistait à manger les riches.)

Cthulhu president

Eh bien non, certaines vies comptent et ce sont surtout celles des WASPs et des sujets de la couronne d’Angleterre (de préférence les hommes cisgenres, blancs et aristocrates). Lovecraft, c’est du sexisme, de l’antisémitisme, du classisme et du racisme jusqu’à la névrose après son déménagement à New York (article plus détaillé à venir, restez connecté·e·s).

L’horreur lovecraftienne est fondamentalement basée sur la xénophobie, le délitement de la civilisation occidentale, le classisme et la hiérarchie des races.

Vient la question qu’on se pose systématiquement : peut-on prendre l’œuvre et jeter l’auteur ? Si certain·e·s affirment que l’œuvre peut être séparée de son auteur (tant qu’on gomme les quelques qualificatifs dégueulasses qui traînent dans ses bouquins, et qu’on planque son poème sur la création des Noir·e·s au fond du grenier) le reste se lit toujours. Je ne suis personnellement pas d’accord.

L’horreur lovecraftienne, si elle a impulsé le cosmicisme, est fondamentalement basée sur la xénophobie, le délitement de la civilisation occidentale, le classisme et la hiérarchie des races. Ses romans, ses narrations, ses personnages sont indissociables de sa grille de lecture de dominant privilégié de merde :

Digne emmerdeur de service, il se considérait comme un gentleman du XVIIIe siècle, sujet expatrié de la Couronne aux États-Unis, né à Providence (bastion de WASPs), et chantait « God Save the Queen » dès qu’il en avait l’occasion (c’est quand même vachement drôle). Il affirmait aussi la nécessité de mettre en place des punitions exemplaires contre les unions mixtes et exprimait sa sympathie pour les idées du jeune Adolf Hitler (vachement moins drôle). On vous passe volontairement le pire de ses conneries antisémites et toute sa crasse. Joshi, son biographe, mettait en lumière dans son livre H.P. Lovecraft: The Decline of the West l’importance qu’eut Spengler dans la formulation politique de ses idées et de sa xénophobie : « C’est ma conviction et ce l’était déjà bien avant que Spengler n’appose le sceau de la preuve académique sur ce point, que notre ère mécanique et industrielle est une ère tout à fait décadente« .

Et si cela ne suffisait pas pour le dégager du paysage des idoles, il faut reconnaître que toute cette crasse structure la narration de ces romans.

C’est d’abord le classisme et surtout la hiérarchie des cultures qui sautent aux yeux : dans beaucoup de ces ouvrages, les Grands Anciens (Cthulhu et la clique) sont vénérés par des ethnies au travers de rituels sanguinaires ou vaudous, orgies macabres au clair de lune.

Les masses ressentent, croient, craignent. Le narrateur WASP formule, synthétise, comprend.

La magie est racialisée, et si elle est bien science chez les WASPs – occulte certes, mais étudiée par des érudits – elle est réduite à des rites vaudous terrifiants et cannibales quand il s’agit de minorités. La venue prochaine d’une entité est aussi souvent ressentie par les foules, les masses (racisées ou blanches, mais entendez pauvres et non éduquées) qu’il formule comme superstition. Les masses ressentent, croient, craignent. Le narrateur WASP scientifique formule, synthétise, comprend.

Mais il n’y a pas que la caractérisation des personnages qui est problématique. Selon Joshi, il « fait le deuil de la perte des traditions de la Nouvelle-Angleterre et il apprend [lol] à tolérer de nouvelles cultures, considérer un futur dans lequel les métisses et les différentes cultures seront acceptées comme la norme« . Cette peur du métissage, formulée par Spengler donc, traverse son œuvre : dans Les Montagnes hallucinées (1931) la civilisation des Anciens découverte en Antarctique (ils avaient une écriture, des idoles, des villes) a été détruite par leurs esclaves quasi dénués de raison, les Shoggoths (coucou le déclin de l’Occident). Le Cauchemar d’Innsmouth (1936) évoque quant à lui la dégénérescence qu’implique « l’hybridation » : un village côtier du Massachusetts abrite des êtres marins, humanoïdes mais batraciens et monstrueux. Ils viennent des abysses, sont invoqués par des femmes offertes aux marins locaux lors d’un périple, et se reproduisent avec les humain·e·s, laissant derrière eux une progéniture hybride, dégénérée et profondément mauvaises.  Encore un coup du Tiers-Monde.

 

Ainsi, « No Lives Matter » sans doute aux yeux de Cthulhu, mais pas de son créateur. Impossible d’ignorer le « tonton raciste de la science-fiction » qui te balance du « mongoloïde » à chaque bouquin et t’étale ses psychoses de WASP effrayé par le « Grand Remplacement ». Les livres suintent de ses convictions toxiques, déjà jugées radicales pour son temps.

Ainsi, pour répondre à la question de l’introduction, brûlons Lovecraft, renommons les prix qui portent son nom, écrivons, écrivons des réinterprétations et emmerdons les modérés. Et tournons nous vers Alan Moore, ce sale petit insolent qui créa un personnage gay et juif pour sa BD Providence, petit pied de nez au vieil antisémite. Tournons nous vers Giger et ses Xénomorphes devenus emblèmes féministes, tournons nous vers l’anti-capitalisme d’Alien, rejeton évident de notre tonton raciste. Regardez La Forme de l’Eau.

(Non, vraiment, regardez-le, parce qu’un article arrive prochainement sur le sujet :  ou comment Innsmouth, détourné, peut devenir tolérant.)


(1) Mark Fisher, The Weird and the Eerie (2016) 

(2) Le mythe de Cthulhu (1928)

 

Auteur : Pauline

En lutte permanente contre la canonisation des univers de SF et pour l’ouverture des droits d’auteurs, elle partage son temps entre projet de recherche sur le néocolonialisme français, la traque sans fin de Ridley Scott pour qu’il renie officiellement Prometheus et Alien Covenant (ou lui confie leur remake misandre) et des revisionnages intempestifs d’Alien, Blade Runner et Star Wars Holiday Special. En gros, sa pensée complexe se résume par merci Ellen Ripley, pas merci Ridley Scott, va chier George Lucas.

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