Tristes Utopiques

Du 31 octobre au 4 novembre, Xénomorphe était à Nantes, entre étals et estrades, pour assister à l’édition 2018 des Utopiales. Placé sous le signe du – ou des – corps, le  programme de cette année était alléchant. A-t-il tenu ses promesses ? Globalement. Mais devant certaines conférences, Xénomorphe a dû retenir ses remontées d’acide…

[TW : psychiatrisation]

Lorsque des étudiant·e·s en sciences humaines et politiques, féru·e·s de littérature qui plus est, se retrouvent perdu·e·s au milieu de tant d’auteur·rice·s et d’universitaires, quelques effets secondaires sont à prévoir. L’achat compulsif d’ouvrages de science-fiction chinoise, les prises de notes frénétiques et l’ingestion abusive de café serré n’en sont que quelques exemples. Mais si nous avions des étoiles plein les yeux en descendant du bus, notre excitation a connu au cours de ce week-end autant de hauts que de bas.

Beb-deum
Exposé à l’entrée de la Cité des Congrès, c’est l’artiste Beb-Deum qui signe l’affiche des Utopiales 2018.
  • Minorities Report

Il faut dire qu’en annonçant « le(s) corps » comme thème de sa 18ème édition, les organisateur·rice·s du festival marchaient déjà sur des œufs. Parmi les sujets qui – nous le savions – allaient être abordés venaient autant de grands classiques (transhumanisme, cyberpunk et hybridations à la Docteur Moreau) que de méconnus au bataillon : genre(s), race(s) et sexualité(s).

Si Xénomorphe n’attend pas de l’ensemble des acteur·rice·s de l’Imaginaire qu’iels se positionnent sur une ligne politique identique à la sienne, il lui semble néanmoins que de tels sujets méritent d’être traités dans le respect des principaux·ales intéressé·e·s. Ce qui n’a pas toujours été le cas.

Aux côtés des classiques « transhumanisme », « cyberpunk » et autres hybridations à la Docteur Moreau venaient des sujets moins traités tels que le(s) genre(s), le racisme et les sexualité(s).

Le jeudi toutefois, la rédaction s’est prise à rêver : pour la deuxième conférence sur le transhumanisme ironiquement nommée « Au-delà du bien et du mâle », on trouvait deux femmes : Sabrina Calvo et Élisabeth Vonarburg. Deux femmes, la première trans’ et la seconde cis, qui sont venues asséner quelques coups bien placés au système patriarcal et cishétéronormatif qui régit la plupart des sociétés actuelles. Si les plus matérialistes d’entre nous ont pu regretter que le genre soit réduit à une expression et pas aussi analysé en tant que rapport de force entre plusieurs classes d’individus, force est de constater que toute l’assemblée a applaudi Calvo et son « Va te faire foutre transhumanisme ! » lancé en guise d’introduction. Non pas que toute la salle ait alors été occupée par de dangereux·ses réacs réfractaires à tout progrès : plutôt qu’une majorité du public a dû saisir le risque qu’il y avait à laisser de riches hommes blancs améliorer leur corps et marginaliser plus encore ceux des autres – des femmes, des personnes racisées, des personnes trans’.

Ensuite, il y a eu le vendredi après-midi. Ce jour-là, la conférence sur « Le nouvel art d’aimer » a réussi la prouesse de révéler non pas une, mais deux formes de discrimination ! Sur le papier pourtant, la description de la table ronde nous arrache un sourire de victoire. « Dans le sillon creusé par les genders studies, les orientations sexuelles non classiques se sont dévoilées : aromantiques, polyamoureux, asexuels, ces mille et unes façons d’aimer du XXIe siècle qu’il ne faut pas confondre avec l’identité de genre. D’Ovide à John Varley, après la libération sexuelle de 68 et la ‘Parenthèse Enchantée’, état des lieux… » En invitées sont annoncées trois femmes, dont les autrices Catherine Dufour et Mélanie Fazi.

La présence de Fazi ne nous étonne pas : en octobre 2018, l’écrivaine – par ailleurs détentrice d’un Grand Prix de l’Imaginaire – se faisait remarquer pour le livre Nous qui n’existons pas, aux éditions Dystopia. Thème de l’ouvrage ? L’aromantisme et l’asexualité.

Par ailleurs détentrice d’un Grand Prix de l’Imaginaire, Mélanie Fazi s’est fait remarquer en 2018 pour son livre Nous qui n’existons pas chez Dystopia.

La présence de Fazi n’était donc pas seulement évidente, elle était nécessaire : sur l’estrade, l’autrice était – surprise – la seule représentante des minorités sexuelles.

Cette surprise, Catherine Dufour l’a partagée en direct, au micro. « Je ne sais pas trop pourquoi je suis ici, je suis l’archétype de la femme blanche, mariée et hétéro. » Certes. Mais nous aurions préféré trois Catherine Dufour à notre dernière invitée : Rachel Bocher, conseillère municipale à la Marie de Nantes et… psychiatre.

Psychiatre.

Est-il seulement utile de rappeler que, lorsque l’on traite d’orientations sexuelles minoritaires et fortement discriminées, inviter un·e psychiatre à s’exprimer sur le sujet renforce leur pathologisation ? À l’heure où les individus asexuels et/ou aromantiques luttent pour ne pas, pour ne plus, être renvoyés vers des sexologues, psychologues et autres analystes ; à l’heure où la majorité de la population associe cette orientation à un trouble hormonal ou un trauma psychologique, est-il vraiment pertinent de réserver un tiers du temps de parole à un·e soignant·e ? Par définition, les soignant·e·s soignent. Par définition, les orientations sexuelles ne se soignent pas.

Par définition, les orientations sexuelles ne se soignent pas.

Mais Rachel Bocher aurait pu être une bonne surprise. Elle aurait pu renverser les stéréotypes, confirmer l’existence de l’aromantisme et de l’asexualité comme des orientations sexuelles à part entière et enterrer une fois pour toutes leurs lectures psychiatrisantes. Elle aurait pu être au public français ce qu’Anthony Bogaert a été aux Américain·e·s.

Mais Rachel Bocher, probablement peu renseignée sur le sujet qu’elle était supposée traiter, est tombée dans le pire des écueils. En direct et devant Mélanie Fazi elle-même, elle associe l’asexualité à un mouvement de réaction face à « la peur de l’échec1 » dans un monde où la concurrence romantique et sexuelle serait devenue trop rude. Tous les regards se tournent vers Mélanie Fazi tandis qu’une grande clameur éclate dans la salle : non seulement Bocher vient de proférer le pire des stéréotypes, mais elle vient de le faire devant une personnalité asexuelle et face à un public qui – à en juger par les cris de colère – est en grande partie composé de minorités sexuelles.

Rachel Bocher l’a échappé belle : lorsque arrive l’heure des questions et que le micro circule parmi les spectateur·rice·s, une nouvelle polémique vient remplacer la première. « Je m’interroge sur le choix des intervenantes », demande-t-on. « Je constate que les trois invitées sont des femmes et que la conférence porte sur la sexualité. » Avant de s’insurger : « Lorsque l’on traite de politique, d’écologie, d’économie, les invités sont presque tous des hommes. »

« Il y a eu une année cette conférence : ‘Les femmes dans la science-fiction’. Et tous les intervenants étaient des hommes. »

Tristement exact : l’équipe de Xénomorphe a pu le constater. Catherine Dufour, grande régulière des Utopiales, également. Lorsqu’elle s’empare du micro, c’est pour pousser un coup de gueule : « Oui ! Chaque fois que je viens on me donne le sexe, l’avortement et les bébés ! » Et l’autrice de partager ses souvenirs : « Il y a eu une année cette conférence : ‘Les femmes dans la science-fiction’. Et tous les intervenants étaient des hommes ».

La « science-fiction autrement », en somme. À l’échelle de la société, le phénomène n’a rien d’exceptionnel : lorsque les femmes ne sont pas exclues des estrades, elles sont reléguées aux sujets qui « les concernent »… au sens essentialiste du terme : il n’est même pas question de les laisser s’exprimer sur leur propre destinée. Si la discussion s’aventure sur des terrains « sérieux » (à savoir la place des femmes dans nos sociétés) on préfère souvent s’adresser à des interlocuteurs masculins ou à des personnalités opposées aux revendications féministes. Cherchez l’erreur.

 

Et puisque l’on parle des femmes, Xénomorphe tient à laisser une réflexion en suspend. Lorsque l’artiste Beb-Deum, mis à l’honneur à l’entrée du festival, a réalisé ses œuvres, s’est-il posé la simple question : « Pourquoi des corps féminins ? » C’est une piste qui mériterait d’être explorée dans un article à part, mais de manière générale, les corps féminins semblent être les plus mobilisés dans l’Art. Entrez dans un musée : combien voyez-vous de nus d’hommes ?

Par ailleurs, pour revenir à Beb-Deum, à peine a-t-on eu le temps de s’interroger sur son choix de ne représenter que des corps féminins qu’on se demande aussitôt pourquoi l’artiste s’est tant concentré sur des corps de femmes noires ou asiatiques. Qu’on ne s’y trompe pas : Xénomorphe aime à voir la diversité des corps, en particulier quand ceux-ci sont d’habitude absents des couvertures de magazine ou des pubs pour parfum. Cependant, quand un artiste blanc s’attache quasi exclusivement à représenter des corps racisés il est de bon ton de questionner sa démarche : y aurait-il, comme dans les photographies que Jean-Paul Goude prend des femmes noires, une fascination pour l’exotisme et la sexualité supposément débridée des femmes non blanches ? On se gardera bien de formuler une réponse, n’ayant pas rencontré l’homme ni n’étant les mieux informé·e·s pour en juger.

Peut mieux faire : seules 5 conférences sur 147 sont doublées en Langue des signes française (LSF).

Notre second point critique aurait presque pu passer sous nos radars : du fait d’un validisme certain, nous ne nous étions même pas posé la question de l’accessibilité du festival pour les personnes malentendantes. C’est le sujet qui s’est imposé à nous, sous la forme d’un membre de l’organisation venu nous poser quelques questions sur notre expérience festivalière. Entre les « Est-ce la première fois que vous venez aux Utopiales ? » et autres « Que pensez-vous de la programmation ? » s’est glissé un « Comment noteriez-vous son accessibilité en Langue des signes française (LSF) ? »  qui nous a interpellé·e·s. Lorsque nous lui posons la question, l’organisateur nous informe que 5 conférences sont doublées en LSF. Pour un festival qui réserve l’une de ses conférences au thème « Convention, festival, congrès : organiser la diversité », nous n’avons qu’un message : peut mieux faire.

  • Où sont les… auteur·rice·s de fantasy ?

Les Utopiales sont connues pour être un festival de science-fiction : à titre personnel cependant, nous l’avions considéré comme le festival des « productions de l’Imaginaire », qu’elles soient littéraires, cinématographiques ou vidéo-ludiques, qu’elles relèvent davantage de la science-fiction ou de la fantasy. D’abord parce que la dichotomie traditionnellement opérée entre ces deux genres peut parfaitement être débattue (d’où notre préférence pour le terme de « littérature de l’Imaginaire »), ensuite parce que de la fantasy… il y en avait ! La librairie de la Cité des Congrès proposait un très large choix d’œuvres dites « de fantasy », Tolkien et Robin Hobb côtoyant les K. Dick et autres Spinrad.

Les univers « de fantasy » sont intrinsèquement politiques en ce qu’ils présentent des sociétés, systèmes et civilisations différentes des nôtres.

Les conférences, en revanche, ne mettaient pas ces auteur·rice·s à l’honneur, et ce à notre grand regret. Comme bien souvent la fantasy est reléguée au second plan, derrière sa grande sœur la « science-fiction ». Est-ce parce que le mot « science » lui est attaché qu’on lui associe une image plus sérieuse ? La fantasy gagnerait pourtant à être analysée sous un angle « sérieux », politique et social. Les univers « de fantasy », à l’instar de ceux de science-fiction, sont intrinsèquement politiques en ce qu’ils présentent des sociétés, systèmes et civilisations différentes des nôtres. Un sujet aussi vaste mériterait un article à part entière : en attendant, nous vous renvoyons vers cette interview de Patrick K. Dewdney, l’un des rares auteur·rice·s de « fantasy » à avoir été invité·e·s aux Utopiales et dont les propos vont convaincront peut-être du caractère profondément anthropologique et politique que peut avoir une œuvre de « fantasy ».

  • L’invité mystère

Samedi 3 novembre, 17h20. Alors que l’une d’entre nous prend place parmi le public de la vaste scène Shayol pour assister à l’une des dernières conférence, un hoquet de surprise nous saisit. Alors que la table ronde intitulée « Le corps vendu » n’annonçait que deux invité·e·s sur notre programme, l’écran géant disposé derrière la scène en annonce trois… et l’invité surprise n’est pas n’importe qui !

« Littérature de la frontière et des pionniers dans son essence même, la science-fiction a souvent dépeint le colonialisme […] De l’esclavage ancien à la servitude volontaire industrielle, jusque dans la pièce détachée de l’organe, parlons, ici, à Nantes, des corps vendus. »

Voilà ce qu’annonce notre programme. Pour en discuter, les organisateur·rice·s des Utopiales  ont invité l’Américain B.H. Winters pour son livre Underground Airlines, la Française Clémence Lossone pour son militantisme féministe et anti-raciste et… Jean-Marc Ayrault, ancien Maire de Nantes et président appointé par Emmanuel Macron de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.

À entendre les exclamations outrées qui fusent dans la salle lorsque son nom apparaît à l’écran, il semblerait que Monsieur Ayrault n’ait pas laissé que de bons souvenirs au public nantais.

Si les Utopiales tiennent à accueillir des politicien·ne·s sur ses scènes, peut-être feraient-elles mieux de simplement l’assumer.

Lorsqu’il prend la parole au cours de la conférence, certain·e·s des spectateur·rice·s laissent éclater leur colère : « Vous les avez payées combien, les Utopiales, pour être invité ? », « Ta gueule Ayrault ! ». Arrive l’heure des questions : le micro circule, une spectatrice s’en empare et se dresse, tremblante d’indignation : « Au vu de la manière dont les migrants sont traités aujourd’hui en France et sur Nantes, je me demande comment a été réalisé le choix des invités. Je ne remets pas en question la légitimité de Madame Lossone ou de Monsieur Winters, mais la vôtre, Monsieur Ayrault ! » 

Il est évident que le choix des invité·e·s revient aux organisateur·rice·s du festival, et puisque les Utopiales ne sont rattachées à aucun parti ou couleur politique, le choix de Jean-Marc Ayrault n’était pas des plus aberrants. Au vu des réactions que sa présence a provoquées, nous nous demandons toutefois s’il était pertinent. Plus encore, nous nous demandons si ce n’est pas son invitation « surprise » qui a mis le feu aux poudres : si les Utopiales tiennent à accueillir des politiciens sur ses scènes, peut-être feraient-elles mieux de simplement l’assumer.

  • Qui aime bien…

Malgré tout, avons apprécié notre séjour. Des conférences enrichissantes, beaucoup trop d’argent dépensé en livres, cafés et gobelets et – surtout – des têtes qui fourmillent d’idées d’articles après ce long week-end. Chères Utopiales, nul·le n’est infaillible, il est plus que temps de corriger vos erreurs. Vous feriez mieux d’ailleurs, car vous risquez de nous avoir sur le dos un bon moment. L’appel de l’Imaginaire est trop fort et déjà nous vous disons : « À l’année prochaine ! »


1 À cet instant précis, notre envoyée sur le terrain est occupée à réfréner un cri de colère : en conséquence de quoi la citation exacte s’est malheureusement perdue.

Auteur : Morgane Russeil-Salvan

Mes articles sont les produits hybrides d'un croisement entre journalisme, littérature et sciences sociales. Étudiante à Sciences Po Rennes, lauréate du Prix du Jeune Écrivain, je rêve d'un monde où les littératures de l'Imaginaire ne seront plus vues comme des sous-genres et où les sociologues se pencheront sur le potentiel politique des cultures dites "illégitimes". En attendant je rédige nouvelles, articles et romans, bâtissant mon propre univers fictif depuis bientôt cinq ans. Ne faites pas preuve de sexisme : je sais écrire, mais aussi mordre.

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