Ad Vitam, ou quand mourir est une option

On ne se connaît pas, et pourtant, d’ici peu – là, tout de suite – je vais te tutoyer et commencer à te raconter ma soirée d’hier, mes pâtes au pesto et surtout discuter du pilote d’Ad Vitam, une série en ce moment diffusée sur Arte.

[TW : suicide]

Hier soir donc. Je vais t’épargner le passage où je fais les courses et l’épisode dans lequel je lave ma vaisselle pour la réutiliser tout de suite après : allons droit au but, veux-tu ; rendons-nous immédiatement au moment où j’ouvre mon ordinateur pour regarder en streaming ma série préférée. (Je sais, c’est mal d’agir ainsi, je devrais mieux m’abonner à Netflix, acheter les DVDs s’ils existent, etc. Mais si ça peut te rassurer,) ce soir, le site de streaming que j’ai l’habitude d’utiliser est suspendu. Aussi, n’ayant ni la patience ni l’envie d’en chercher un autre et de fermer encore une dizaine de pop-ups, je décide plutôt de m’intéresser aux films et séries disponibles cette semaine sur Arte. À la une : « Ad Vitam » de Thomas Cailler – Et si mourir était le futur ? Tiens, ça m’intrigue, et pas seulement car j’ai vu le nom sur la couverture d’un magazine télé une heure plus tôt. Je clique. Dans un monde où la science a mis au point la « régénération », un bain de jouvence qui stoppe le vieillissement, Darius, flic centenaire, enquête sur une vague de suicides. Ça alors ! ne serait-ce pas l’occasion d’allier l’utile à l’agréable ? de réfléchir sur un objet de science-fiction et de manger mes pâtes avec davantage qu’un bruit de fond ? Allez, je lance le premier épisode et rajoute du gruyère.

ad vitam méduse plage

Sans trop te spoiler (saison 1, épisode 1… il n’y a déjà pas beaucoup de matière à spoil), je te plante le décor : C’est le futur, mais pas trop lointain : les gens s’habillent encore comme nous, on colle des affiches aux murs pour faire passer des messages politiques et la famille nucléaire construite autour du couple hétérosexuel paraît toujours être la norme – ouf ! Petite différence toutefois : les gens ne meurent plus. Ainsi qu’annoncé plus tôt, on a mis au point la « régénération », une méthode qui permet de régénérer les cellules et de conserver un corps en bonne santé ad vitam æternam donc, ce qui a plusieurs conséquences.

En premier lieu, le record de longévité n’est plus détenu par Jeanne Calment depuis plusieurs décennies : la doyenne de l’humanité a désormais 169 ans et, si elle ne semble pas fumer le cigarillo, elle fait encore du kayak. Ensuite, on peut convaincre quelqu’un·e de coucher avec soi en prétextant qu’en tant qu’immortel·le·s dans un monde limité, il est très probable qu’on se recroise un jour et qu’on couche ensemble – autant le faire ici et maintenant. Enfin, si les vieux·illes à poils blancs et peau fripée sont en voie de disparition, les jeunes sont encore nombreux·ses et s’interrogent quant à leur place dans la société. Que faire en effet quand tous les emplois ou presque – notamment – sont déjà occupés par ses parents, grands-parents, les générations précédentes ? Le problème ne se pose d’ailleurs pas qu’aux jeunes, mais à tout le monde, et c’est pourquoi un référendum est organisé pour ou contre limiter le nombre de nouvelles naissances dans le pays (peut-être au-delà, ou pas d’ailleurs, rien n’est dit sur l’organisation politique alors en place). Cependant, c’est sans surprise que cette jeune génération en particulier se sent un peu perdue. Et fait des conneries.

ad vitam régénération immortalité bleu

« Les gens ne meurent plus » : oui, mais non. En général, les gens ne meurent plus de vieillesse ni de maladie. Reste qu’on peut encore mourir d’autres façons, d’une balle dans la tête par exemple. Ou en refusant d’être régénéré·e, ainsi que le prônent certains groupes chrétiens. Par ailleurs, tout le monde ne peut pas être régénéré : s’il n’est pas précisé dans ce premier épisode si l’on accède gratuitement aux caissons de régénération et si cette technologie est disponible dans toutes les régions du monde (ce qui me paraît très improbable si je suppose avec justesse qu’on est encore sous un régime capitaliste et néo-colonialiste), on apprend néanmoins que certaines personnes sont « inaptes à la régénération ». Ainsi, si la mort est inconnue de la majorité de la population – d’où la nécessité de faire appel à un·e « deuilleur·se » pour faire comprendre aux gens l’idée même de décès quand un·e de leurs proches meurt –, on meurt encore dans le futur. Et c’est là le point de départ d’Ad Vitam.

Le lendemain de l’anniversaire de la doyenne de l’humanité – une Japonaise vraisemblablement originaire d’Okinawa –, on découvre sur une plage une dizaine de corps échoués. Les victimes, des jeunes, ont toutes reçu une balle dans la tête, ce qui conduit les enquêteur·rice·s non pas à penser qu’on les a assassinées, plutôt qu’elles se sont suicidées. En effet, il y a parmi elles un jeune homme avec deux points noirs tatoués sur l’épaule droite : la marque de Saül, un groupe d’action pro-suicide qui s’est déjà fait remarquer dix ans plus tôt lors de « l’attentat du stade olympique ». Sitôt ce signe identifié, l’enquête commence : « le vieux flic grognon et bourru » (Valentin G., 2018) – dois-je ajouter qu’il est super relou avec les femmes qu’il drague ? – retrouve l’une des survivant·e·s du précédent attentat, la fait sortir de l’hôpital psychiatrique où on l’a enfermée jusqu’à sa majorité (30 ans dans la série) et s’en sert pour approcher les cercles anti-régénération dans lesquels les pro-suicide recrutent, quitte à la mettre en danger…

garance marillier ad vitam rose gris

Bon, c’est bien, je t’ai résumé le pilote, mais qu’est-ce que j’en ai pensé ? Eh bien j’ai trouvé ça plutôt pas mal, je dois t’avouer. Je vais passer sur le jeu des acteur·rice·s : ça fait maintenant quelques années que je me suis rendu compte que je suis incapable d’en juger. Aussi, je me contenterai seulement de citer un camarade de classe et futur contributeur de ce magazine – Valentin G. pour ne pas le nommer –, lequel m’a confié avoir trouvé les « acteur·rice·s décevant·e·s », en particulier Yvan Attal, l’enquêteur de 119 ans lancé sur les traces de Saul. Pour ce qui est du reste de la réalisation, j’ai trouvé ce premier épisode assez beau et bien filmé (voir les captures d’écran). Mais plus que les couleurs magnifiques, les méduses trop mignonnes et la musique électronique (forcément), j’ai surtout apprécié réfléchir à nouveau aux problématiques liées à l’immortalité.

Au-delà de celles abordées de façon explicite dans ce pilote – que faire des souvenirs qui s’accumulent et encombrent la mémoire les années passant ? quelle place pour les nouvelles générations ? –, d’autres questions me sont venues à mesure que je regardais Ad Vitam. Ainsi, et je l’ai déjà évoqué plus haut, tout le monde a-t-il accès à la régénération ? Il me paraît difficile d’imaginer qu’une société aussi semblable à la nôtre à première vue offre à tou·te·s ses membres la possibilité d’être éternel·le·s, et pourtant, je ne crois pas me souvenir d’avoir vu Darius payer quoi que ce soit lorsqu’il est entré dans le centre de régénération. Aussi, la possibilité d’installer son propre caisson chez soi interroge, d’autant plus qu’il semblerait qu’il y ait différents modèles, plus ou moins performants. Par ailleurs, l’immortalité est une fois de plus synonyme de jeunesse éternelle – comment vit-on dans une société où tout le monde ou presque est éternellement jeune ? comment fait-on quand on a l’air d’être à peine moins âgé·e que ses parents ? comment travaille-t-on quand on n’a pas l’horizon de la retraite ? …

ad vitam garance marillier cimetière christa

Cet article commence à se faire long – exagérément long même si l’on se rappelle que je ne parle ici que du premier épisode d’Ad Vitam et pas de la saison entière. Cependant, je tiens encore à partager une critique de film rédigée par une amie il y a quelques mois de ça, laquelle m’est revenue en mémoire lorsque Darius et Christa s’arrêtent devant le site d’un ancien cimetière. En effet, qu’on détruise les cimetières et transporte les ossements à l’extérieur des villes m’a fait repenser à cette idée selon laquelle il y aurait un véritable tabou autour de la mort dans les sociétés occidentales. Dans Ad Vitam, la disparition définitive est impensée, voire même impensable pour la plupart des gens. (Il en va malheureusement de même quant à l’éventualité qu’un jour je finisse un article court et synthétique par une phrase qui claque, je le crains.)

Auteur : Nath'

Nath’ vient de Gethen, d’Orgoreyn plus précisément. Ou plutôt, Nath’ aimerait venir de cette planète où les êtres humains sont ambisexués. C’est vrai, ça ferait tellement plus classe sur la carte d’identité et les CV. D’ailleurs, à propos de ces derniers, Nath’ étudie pour le moment encore à Sciences Po et se destine à la recherche en sciences sociales. Si tu connais un institut sympa qui finance des recherches sur le(s) genre(s), l’Asie centrale et le(s) nationalisme(s), n’hésite pas !

2 commentaires

  1. La série a l’air chouette, j’y jetterais un œil !

    Je sais pas si t’étais aux Utopiales cette année, mais il y a eu une conférence-débat sur ce sujet qui était sympa. Si la question des répercussions psychologiques et sociales de l’immortalité est profonde, je pense, comme tu l’évoques, que c’est la dimension de l’accès qui est ici la plus déterminante : on ne peut pas avoir le même discours sur une technologie démocratisée où limitée à une petite minorité de privilégié.e.s.

    (Et aussi, petite coquille au paragraphe 4, faire appel* 😉 )

    A bientôt !

    Vincent

    J'aime

    1. J’étais aux Utopiales… mais n’ai pas assisté à cette conférence ! 😥

      Après, c’est quelque chose qui n’est malheureusement pas évoqué dans la série (je viens de la finir, j’ai écrit l’article il y a un peu moins d’une semaine) : on évolue un peu en vase clos, on ne s’intéresse qu’à une poignée de personnages issus plus ou moins des mêmes milieux et… on parle surtout de ce que l’immortalité provoque chez les individus au niveau social et psychologique. Après, ça reste très intéressant.

      Merci pour la coquille et à bientôt !

      J'aime

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